La violence éducative, notre héritage commun (Partie 1)

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S’il vous est déjà arrivé d’avoir envie de donner une fessée ou une gifle à votre enfant ou votre adolescent (voire de l’avoir déjà fait), alors lisez attentivement cet article.

Je vous avoue que j’ai déjà été très tenté de le faire, alors que, paradoxalement, j’ai toujours eu la forte conviction que frapper un enfant était immoral, lâche et de surcroit inefficace.

Mais, alors, d’où vient cette tentation que nous sommes nombreux à partager et à laquelle beaucoup de parents succombent encore ?

 

Pour répondre à cette question, j’ai dévoré le livre La violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines d’Olivier Maurel (Editions l’Instant Présent) !

Et je dois vous avouer que j’ai pris, sans mauvais jeu de mots, une énorme « claque » ! 😉

Olivier Maurel

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Dans son livre, Olivier Maurel parvient à établir un lien incroyablement fort et sensé entre l’ampleur méconnue de la violence éducative ordinaire (c’est-à-dire la violence qu’on fait subir aux enfants sous couvert d’ « éducation ») et le niveau de la violence constatée dans nos sociétés dites modernes (tous continents confondus) sous ses formes diverses : délinquance, meurtres, guerres, massacres et génocides…

Pour écrire son livre, il a analysé une vingtaine d’ouvrages sur la violence publiés récemment (entre 1998 et 2009) et réunissant les compétences de 99 auteurs.

Pourquoi les chercheurs sur la violence oublient-ils la violence éducative ?

Olivier Maurel démontre tout d’abord que 80% de ces auteurs occultent complètement la violence éducative ordinaire (VEO).

Ils ne la voient pas ou ils ne s’y sont pas intéressés dans leur étude de la violence sous tous ses aspects, alors qu’ils parlent volontiers de violence envers les femmes ou les animaux !

 

Rares sont ceux qui se sont posé la question : « Quels sont les effets de la violence subie par les enfants tout au long de leur éducation sur le comportement de l’humanité et sur la nature humaine elle-même ? »

 

Olivier Maurel utilise d’ailleurs le terme de « continent inconnu » quand il parle de la VEO !

Cette violence extrêmement banale, infligée aux enfants par leurs parents et par leurs enseignants dans beaucoup de pays, est ce qui s’avère être la forme de violence quantitativement la plus importante et la plus présente au sein de l’espèce humaine.

 

« La violence éducative a en effet ce pouvoir étonnant de se rendre INVISIBLE, de se faire oublier de ceux-là mêmes qui l’ont subie, y compris lorsqu’ils décident de consacrer des années de travail à la violence… » (Olivier Maurel)

 

Ce n’est qu’en 1980 qu’est apparu le livre C’est pour ton bien d’Alice Miller qui, POUR LA PREMIÈRE FOIS, a dénoncé la pratique des punitions corporelles comme une des causes essentielles de la violence des adolescents et des adultes.

 

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Alice Miller

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Elle a même pu expliquer les grandes violences sociales et politiques qui ont eu lieu dans certains pays en faisant le lien entre les enfances très difficiles de personnages comme Hitler, Staline ou Mao Tsé-Toung et le fait qu’ils ont pris le pouvoir dans des pays où la majorité de la population avait été soumise à une éducation autoritaire et répressive.

 

Dans son livre La violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines, Olivier Maurel met en lumière plusieurs aspects de la violence éducative qui sont importants à avoir en tête pour mieux comprendre notre positionnement (conscient ou inconscient) par rapport à la violence éducative en tant parent ou éducateur aujourd’hui :

Nous sommes le résultat de plus de 5000 ans d’endoctrinement à l’éducation par la violence

La nécessité de frapper un enfant pour bien l’éduquer se retrouve déjà dans des poèmes écrits par les Sumériens, datant de 3300 ans avant JC.

Et cela fait seulement un peu plus d’un siècle que ces pratiques s’adoucissent (dans certains pays seulement et uniquement sur le plan physique).

 

Nous baignons donc depuis plus de 5000 ans dans cette fausse croyance qu’il faut être dur, punir voire frapper un enfant pour qu’il grandisse correctement, donc « pour son bien » !

 

violence_educative_5Il est vraiment important de comprendre qu’il n’y a pas si longtemps encore, la culture prédominante était de pousser les enfants à se soumettre de manière totalement inconditionnelle à notre volonté, et ce par tous les moyens possibles. Le plus simple, vu notre domination physique évidente, étant par la violence physique.

Même si, avec le temps, la domination s’est faite plus subtile avec souvent de la manipulation psychologique en s’appuyant sur le chantage, affectif ou matériel, la crainte de privation, la récompense ou l’usage des « pseudo-conséquences logiques » qui sont en fait des punitions déguisées.

Exemple de punition déguisée : « Tu as cassé le crayon rouge, donc il est logique que je te reprenne la boite de crayon de couleurs puisque tu ne sais pas en prendre soin ».

Alors que dans cet exemple la conséquence importante pour l’enfant, c’est uniquement qu’il puisse constater (dans l’idéal par lui-même) qu’il n’a plus de crayon rouge pour finir son dessin !!

 

Encore aujourd’hui, peu d’enfants y échappent

Une étude récente de l’UNICEF (2009) indique que 86% des enfants entre 2 et 14 ans subissaient encore des châtiments corporels et/ou des agressions psychologiques.

Olivier Maurel conclut ces découvertes en constatant que c’est donc, au cours de l’humanité, 80 à 90% des hommes et des femmes qui ont subi de violentes punitions corporelles de leur petite enfance à leur majorité, et même parfois au-delà.

 

« En résumé, 5000 ans au moins au cours desquels la quasi-totalité de l’espèce humaine a dû subir, pendant toutes les années où le cerveau des enfants se forme et où ils sont le plus vulnérables, ce dressage d’une extrême violence » (Olivier Maurel)

 

Un sondage réalisé au début des années 2000 a montré que 25% des participants ont été frappés jusqu’à 16-18 ans. Alors que la majorité de l’opinion publique croit qu’aujourd’hui on ne frappe plus les enfants et, surtout, les adolescents !

L’auteur pose alors la judicieuse question suivante : « Comment des pressions aussi répétitives pourraient-elles ne pas altérer en profondeur la personnalité des enfants ?

 

« Comment des pressions aussi répétitives pourraient-elles ne pas altérer en profondeur la personnalité des enfants ? (Olivier Maurel)

 

Et c’est la science qui vient aujourd’hui corroborer ce propos : de récentes découvertes en neurosciences ont clairement démontré la toxicité de l’éducation sévère et punitive sur la bonne construction du cerveau (lire l’article « Que penser de l’éducation traditionnelle ? »).

Ce qui peut nous permettre de prendre conscience que nous sommes presque tous, à des degrés divers, des victimes inconscientes de ce système de croyance qui dure depuis au moins 5000 ans.

 

Nous sommes presque tous, à des degrés divers, des victimes inconscientes de ce système de croyance qui dure depuis au moins 5000 ans.

 

Pourquoi avons-nous tendance à minimiser voire oublier la violence subie dans notre enfance ?

C’est ici que tout s’éclaire enfin ! 🙂

Selon Olivier Maurel, la théorie de l’attachement de John Bowlby permet le mieux d’expliquer nos résistances et cette tendance de notre esprit à minimiser, voire carrément « oublier » la violence éducative que nous avons subie.

En effet, il est absolument VITAL pour le bébé de créer des liens d’attachement avec sa mère, car il en est totalement dépendant. C’est pourquoi il sera prêt à tout pour maintenir ce lien d’attachement.

En conséquence :

  • Les enfants s’attacheront à leurs parents de toutes façons, que ceux-ci soient bienveillants ou violents !
  • Par exemple, si la mère a un comportement inquiétant (si elle est froide ou violente), l’enfant ne traite pas ces informations, il refuse d’enregistrer ces comportements perturbants et il les exclut tout simplement de son système de représentation. L’enfant se protège ainsi de la souffrance que le comportement de sa mère lui aura fait subir.
  • Olivier Maurel observe que plus tard, adulte, il maintiendrait ainsi hors du champ de sa conscience le souvenir de ces comportements, « par un réflexe de survie évidemment inadapté à l’âge adulte, mais rémanent, inconscient et tenace ».
  • Pire, il a re-dirigé sa colère d’enfant vers d’autres cibles « moins dominantes », qui ne menacent pas son lien d’attachement.

C’est ainsi que nous avons souvent reporté la responsabilité de cette violence sur l’enfant que nous étions, et du même coup, SUR TOUS LES ENFANTS : les enfants sont sûrement quelque part à l’origine de cette violence !

Nos parents, si essentiels à notre survie, sont du coup libérés de toute culpabilité…

 

Nous finissons par nous accuser nous-mêmes : « Les enfants sont sûrement quelque part à l’origine de cette violence ! »

J’ai été frappé, et alors ?

Ces mécanismes de pensée sont très répandus dans notre culture

On adopte alors le même point de vue que nos parents : « Ils ont eu bien raison de m’envoyer des coups de pied au cul ! »

On minimise les conséquences : « J’ai été frappé, et alors ? Je ne m’en porte pas plus mal. Je me sens parfaitement normal ! « 

Encore plus grave…

Quand l’enfant qui a été victime de violences éducatives n’a pas remis en question ces méthodes, devenu adulte, il continue à penser qu’il est normal de frapper les enfants. Et il tient à élever ses enfants de la même manière !

 

« La violence éducative, quand elle n’a pas été remise en question, nous fait accepter et trouver normal ce que nous avons subi.

Elle relève notre seuil de tolérance à la violence.

Elle nous fait accepter l’inacceptable : ici, les gifles et les fessées, ailleurs, les coups de bâton donnés aux enfants, parfois très jeunes, dès l’âge de 3 ans ou moins » (Olivier Maurel)

Pour contester la violence éducative, il faut NE PAS l’avoir subie

Olivier Maurel met en évidence un grand PARADOXE qui entrave fortement l’évolution des mentalités au sujet de la VEO !

« La remise en question de la violence éducative ne peut en général s’effectuer spontanément que chez les hommes et les femmes qui ne l’ont pas subie, qui n’ont donc pas eu à l’exclure de leur champ de vision ni à la rediriger vers d’autres cibles. »

Les autres en général ont tendance à la défendre, par crainte (souvent inconsciente) de réveiller des souvenirs trop douloureux.

« De même, il est presque impossible que la violence éducative soit contestée dans les pays où elle est pratiquée avec l’intensité qu’on lui connaît depuis des millénaires. 

Car plus les châtiments subis sont violents, plus leurs victimes ont le sentiment d’être coupables (vu la gravité des châtiments qu’elles subissent) et donc justement punies. 

La violence éducative ne peut donc être critiquée que de l’extérieur de ces sociétés. »

 

« Plus les châtiments subis sont violents, plus leurs victimes ont le sentiment d’être coupables (vu la gravité des châtiments qu’elles subissent) et donc justement punies. » (Olivier Maurel)

 

 

Conclusion : La culture de la violence éducative nous imprègne tous

J’ai bien conscience que la sujet de la violence éducative est extrêmement sensible.

De nombreuses personnes restent souvent hermétiques aux arguments et autres preuves scientifiques. C’est le constat que l’on peut faire quand on voit certains commentaires virulents face à des articles proposant de légiférer en France sur le fameux « droit de correction » octroyé au parent.

Le but de cet article n’est surtout pas de condamner mais de sensibiliser les parents.

La violence éducative ordinaire (VEO) a véritablement façonné l’Humanité depuis au moins 5000 ans !!!

C’est une violence extrêmement banale (gifles, fessées et autres formes de punitions…) que quasi tous les parents ont vécu et continuent d’infliger à leurs enfants pour les « éduquer », de génération en génération.

Malgré la toxicité de cette éducation violente pour la construction du cerveau des enfants, qui a été mise en évidence ces dernières années par les neurosciences, rares sont ceux qui la remettent en question dans l’opinion publique en général, parmi les professionnels de l’enfance ou même parmi les spécialistes de la violence.

La violence éducative reste étonnamment « invisible » auprès de ceux qui l’ont subie. Pourquoi ?

Réponse : pour survivre dans leur enfance, nous nous sommes protégés inconsciemment. Nous avons eu le réflexe d’ignorer (oublier) les comportements violents de nos parents. Nous nous sommes même parfois accusés d’en être responsables.

Dès lors, devenus adultes, nous trouvons parfaitement normal et efficace de frapper un enfant « pour son bien » !

 

Il est très difficile pour nous de voir la violence que nous faisons subir inconsciemment à nos enfants,

car cela remettrait trop en question l’éducation et le lien d’amour que nous avons reçus de nos parents

 

Nous verrons dans la deuxième partie de cet article que cette violence éducative a pourtant des conséquences graves sur nos enfants et sur la société en général.

En prenant conscience de ce schéma de violence qui se répète de génération en génération, nous pouvons enfin comprendre comment nous nous sommes construits… et nous retrouvons par la même occasion le pouvoir de choisir de changer les choses pour nos enfants !

 

A bientôt !

Frédéric

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